Gommer ou Ajouter ?

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Gommer ou Ajouter ? Par Christian Flèche

 

“ La gomme et l’encrier ”

Ma réflexion personnelle, et l’exercice de ma pratique thérapeutique, m’ont conduit à définir un élément important, une grille de lecture des symptômes et par conséquent des processus de changement, qui est basée sur ce que j’appellerais “ LE PLUS ET LE MOINS : GOMMER OU AJOUTER ”

Cette lecture nous permet de comprendre de façon nouvelle et simple toutes sortes de symptômes, des maladies physiques aux troubles du comportement.

Partons d’un cas concret.
Deux élèves sont humiliés, insultés en classe par leur professeur. Ils ne supportent pas d’entendre cette insulte, et tous les deux font un conflit du type : Je n’en crois pas mes oreilles, c’est insupportable. Or, le premier devient sourd, son ouïe diminue ; l’autre fait des acouphènes.
Le premier a une baisse de l’audition.
Le deuxième crée des acouphènes, du son.
Encore une fois, pour les deux, le choc est le même, avec un ressenti identique, et pourtant leurs symptômes n’ont rien à voir. Quelle est donc la différence qui fait la différence ?

Ce que j’ai découvert, et vérifié à de nombreuses reprises, est la chose suivante : la première personne, en devenant sourde, gomme, efface. La deuxième au contraire, ajoute quelque chose (ici, du son).

Alors, qu’est-ce qui fait qu’il y en a une qui gomme, et l’autre qui ajoute ?

Pour répondre à cette question fondamentale, il nous faut en quelque sorte aller fouiller dans les profondeurs de la personnalité. Souvent dans l’enfance des patients, nous trouvons des éléments importants qui font que l’individu se structure psychologiquement de façon particulière. Face au monde, face aux problèmes qu’il rencontre ou aux conflits auxquels il doit faire face, chacun met en place ce que Freud appelait des mécanismes de défense, ce que les thérapeutes cognitivistes appellent des schémas, ce que j’appellerais une structure de survie.

La personne qui gomme est quelqu’un qui est structuré sur du trop.
Par exemple elle a pu se structurer sur quelque chose de violent. On l’a peut-être agressée, on a pu la violer, lui donner des coups etc. Cette personne est structurée sur du trop négatif, sur du « plein de souffrance ». Donc sa stratégie, sa solution pour survivre quand il y a un problème, c’est de gommer, d’ôter, d’effacer. Car quand il y a quelque chose, c’est dangereux, et elle se sent mal. Pour être bien, elle a besoin de retirer.

La deuxième au contraire, est structurée sur du manque, du vide, de la séparation, de la perte. Cette personne est structurée sur un manque de positif. Je n’ai pas été touché par ma maman, je n’ai pas été regardé par mon papa. Quand il y a un problème, la personne structurée sur un manque ne va pas gommer, retirer les choses, puisqu’elle est déjà en manque, et que quand elle manque, elle souffre. Sa solution donc, c’est de remplir, de fabriquer, de créer, d’ajouter. Donc là, dans l’exemple cité, cette personne fait des acouphènes, elle crée du son. De la même façon, on va créer de l’obésité, des hallucinations, des inventions, des calculs biliaires… On crée des entreprises, on fabrique des maisons, on fait des collections (d’objets divers, de partenaires sexuels…) ou on parle beaucoup. On remplit, on remplit, on remplit.

Par exemple, au niveau spirituel : est-ce que j’ai un manque, ou un trop ? Si je suis né dans une famille hyper bouddhiste, hyper catholique, hyper protestante… et que l’on m’oblige sans cesse à aller au culte, à faire ceci, pratiquer cela… c’est trop. Et du coup, par réaction, Dieu n’existe pas. Je gomme parce que l’on m’a « gavé ». Il n’y en a plus à l’intérieur parce qu’à l’extérieur il y en a eu trop.
Si on a du trop à l’extérieur on gomme, on supprime à l’intérieur. Si au contraire à l’extérieur il n’y a pas de culture, pas de spirituel, je serai dans un vide. Il y aura un manque de sens. Et je ferai tous les stages, tous les pèlerinages, toutes les sessions…
S’il n’y a pas eu de contact physique, je vais gonfler comme un ballon. Je cherche désespérément le contact. Il y a à l’extérieur un manque d’autorité, je gonfle et je vais me retrouver en prison. Parce qu’en fait je cherche l’autorité, la loi.Imaginons un couple. Le mari a souffert d’une violence physique, d’une trop grande présence de son père et de sa mère. Du coup, il a besoin de s’effacer, de se gommer : il va être maigre, petit, timide, et parler peu. Il s’efface. Souvent il est distrait. Dès qu’il y a un problème, il n’est plus là. S’il y a un incendie à gauche, il ne verra que le bel arbre qui est à droite. Il n’y a pas de problème, tout va bien.
Cet homme va épouser une femme, qui a été abandonnée par ses parents, sa famille. Elle est un peu grosse, elle parle beaucoup, elle est un peu exubérante et fait beaucoup d’activités.
Devant le même incendie, elle se dit qu’il pourrait y en avoir un autre, et que les pompiers auraient pu ne pas venir, et que ça n’a pas pris feu à côté, mais ça aurait tout aussi bien pu prendre feu, et que… Elle invente ; elle voit ce qui n’est pas.
Cela me fait un peu penser aux dessins de l’humoriste Dubout, qui représente des femmes très volumineuses, avec des maris chétifs. Les deux ensemble, cela peut donner une belle pathologie de couple.

Récemment, une patiente en consultation m’annonce son prochain mariage, une quinzaine de jours plus tard. Elle vit avec cet homme depuis 10 ans, mais à l’idée de se marier, elle se dit que ça ne sera plus pareil, qu’il va la tromper, il va se lasser, regarder davantage les autres femmes, etc. Elle crée, elle hallucine, elle ajoute.
Considérant qu’elle s’est structurée sur un manque, ou une séparation, je lui demande alors : quel est le deuil que vous n’avez pas fait, quelle est la séparation non faite, non résolue ? Cela n’a rien à voir avec ce qu’elle était en train de me dire ! Elle me révèle qu’elle n’avait jamais pu faire le deuil de son grand-père. Elle n’avait jamais pu éliminer cette émotion, ni changer le sens de cette expérience. Nous avons travaillé sur ce deuil, pendant une demi-heure.
Après quoi je lui pose la question : et maintenant, et votre mariage ?

– C’est bien ; il n’y a pas de problème. Je suis contente.
– Et votre mari, il va vous tromper ?
– Non, il n’y a pas de raison.
D’une certaine façon, ce n’était plus possible pour elle. Mais nous n’avons pas parlé, à aucun moment, de ce problème. Il fallait en voir l’origine, dans cette perte.

Ceux qui ajoutent
Ce sont donc des personnes qui inventent, qui hallucinent.
Les gens qui ajoutent, vont toujours être en référence avec le manque. Dans leurs phrases, vous entendrez souvent des ne pas : ce n’est pas mal ; je ne me sens pas malheureuse ; c’est moins loin que ce que je croyais.
Il sont en référence, dans leur langage, à ce qui n’est pas. Si vous leur demandez : comment vous vous sentez ?, elles vous répondent : non, non, ça va bien ! Mais à qui est-ce qu’elles disent non ? De quoi parlent-elles ? Elles répondent à une autre question, elles parlent de leur manque. Elles sont en référence avec l’absent ; elles sont construites autour d’un manque. Une femme me dit un jour : dans ma vie, il y a trop de manque. C’est une phrase très forte.

Ceux qui gomment
Pour ceux qui gomment, il y a un danger ; il y a du trop qui est là. Alors, la première réaction va être de ne plus exprimer ses émotions. Il y a eu trop de violences, trop de chocs, donc il faut gommer l’émotion, s’effacer, devenir transparent.
La deuxième étape sera de ne plus ressentir ses émotions. On gomme même le ressenti.
En troisième lieu, on gomme les pensées, les opinions qui sont à l’origine de ce ressenti.
Quatrième étape enfin : on gomme l’être qui pense, qui peut penser des pensées qui peuvent induire un ressenti, lequel peut induire de l’expression qui peut induire de la violence… On n’existe plus.
Le gommage, on le constate, va de plus en plus loin.
N’existant plus soi-même, ces personnes vont parfois se réassocier à l’autre, devenir le bourreau, l’auteur de cette violence extérieure. En permanence on veut lui faire plaisir, on devine l’autre, on devient l’autre. On est en fusion, en réidentification à l’autre.

Une femme vient en consultation et me dit : je n’ai pas vu le panneau sur l’autoroute, je n’ai pas vu la sortie, puis je n’ai pas vu votre bureau, c’est pour cela que je suis en retard. Elle gomme… Je suppose donc un trop-plein de violence, d’agressivité reçue. Lorsque je lui demande quelle a été la plus grande agressivité qu’elle ait eu à subir, elle se met à me parler de sa mère, une femme très dure, méchante, qui l’a déshéritée mais qui lui demande en permanence des services. Elle ne m’en aurait pas parler si je n’avais pas repérer le fait qu’elle gomme, qu’elle amnésie en permanence.

Une réalité à plusieurs niveaux

Ceci dit, nous avons une réalité à plusieurs niveaux : physique, émotionnel, sexuel, intellectuel, culturel, spirituel…
On peut par exemple avoir un père violent, et du coup d’effacer physiquement (plus on est absent physiquement, plus on va pouvoir survivre). Mais dans un autre domaine, par exemple intellectuel, ou culturel, c’est peut-être le manque qui prédomine, et dans ce domaine on va créer, inventer, être curieux, on a besoin de remplir.

Imaginons quelqu’un qui subit une agression. Il a du trop négatif, il va donc gommer. Il perd ses clefs, son portefeuille, ses papiers, il ne voit pas les panneaux. Comme il gomme excessivement, ça le met dans un conflit de manque, et c’est insupportable, il a les deux conflits. Il gomme parce qu’il a été agressé. Il est obligé de perdre ses papiers, symboliquement son identité : qui suis-je ? Il a intérêt à ne pas exister, parce que s’il existe, ça lui fait peur. Donc du coup il perd tout, il oublie. Mais du coup, à force de trop gommer, il risque de faire le conflit inverse : le manque. Donc il doit se mettre à remplir, rajouter, créer, halluciner. Mais quand il crée, ça lui rappelle son trop de négatif ! C’est un cercle infernal, une boucle qui s’auto-alimente.

En thérapie, c’est quelque chose de tout à fait caractéristique. La personne saute d’un côté à l’autre, dans une espèce de chassé-croisé.
En thérapie donc, on va tenter de séparer, de distinguer ces parties de la personne, par exemple en plaçant symboliquement ou imaginairement l’une sur une chaise et l’autre sur une autre. Ou bien, en en mettant une dans la salle d’attente, symboliquement bien sûr, on peut travailler avec l’autre partie pendant ce temps.
On a intérêt à séparer ces deux aspects, sinon ils vont toujours se neutraliser, l’un faisant souffrir l’autre, et l’un étant la réparation de l’autre.

Abel-Caïn, premier schizophrène de l’humanité

Les commentateurs anciens, les pères de l’Église, ont vu dans les deux figures de Caïn et Abel une seule personne, un seul individu en conflit avec lui-même. C’est la première schizophrénie de l’humanité. Il refuse une partie de lui-même.
Caïn est cultivateur, Abel est éleveur. Caïn offre à Dieu et Dieu n’agrée pas son offrande. Il y a un vide, un manque, il n’est pas reconnu. À partir de ce moment-là, il va être dans l’hallucination, dans l’invention. Il y a un œil qui le poursuit ; il en veut à son frère et le tue.
Abel, lui, est dans le trop : trop de violence. Donc il va être gommé. Il est dans cette mort symbolique, dans une absence. Ab – sens. Sans père (Ab) et sans sens. Je n’ai pas de père, je n’ai pas de sens.
Donc dans cet individu il y a cette double réalité : celle qui monte, qui s’élève (Abel, en hébreu, signifie vapeur, fumée), et qui est refusée par l’autre. Cette double réalité de Caïn est mise en relief dans le texte biblique par l’emploi du pluriel : « Caïn et son offrande, Il (Dieu) ne les considère pas. Cela brûle beaucoup Caïn, ses faces tombent ».

La thérapie

On peut ainsi définir deux lignes thérapeutiques :

* D’une part, contacter la partie qui est frustrée, qui est dans le manque, dans l’absence, et pour la faire grandir, lui permettre d’accepter la frustration. Grandir, ce n’est pas être comblé, c’est accepter les manques, faire les deuils. Cette frustration est nécessaire à l’évolution : l’enfant quitte le ventre maternel, puis il quittera le sein, puis il ira à l’école et il quittera maman, puis il grandira et se mariera et quittera ses parents pour devenir lui-même parent etc. Il faut chercher à accepter les manques plutôt que les remplir.

« Le but principal de la thérapie psychologique n’est pas de transporter le patient dans un état impossible de bonheur, mais de l’aider à acquérir la fermeté et la patience en face de la souffrance. La vie s’accomplit dans un équilibre entre la joie et la peine » (C.G. Jung).

* Pour l’autre partie, face à du trop de négatif, l’objectif de la thérapie sera de lui apprendre à exister face à l’autre. Continuer d’être, de penser, de ressentir, et de s’exprimer face à la violence, face à l’agressivité, face à l’autre. Face à l’inconnu, au danger, continuer à exister, à être là, au lieu de se gommer.
Une personne qui est plein de vides est vite vide de plein ; ce quelqu’un plein de plaintes et vide de vie, sera encourager à vivre avide son secret sacré qui secrète le plein.

A mes patients :
il paraît qu’il y a plus de vide que de plein entre les atomes
entre les molécules
entre les hommes
entre les planètes
entre les univers
entre les paroles
mais moi je sais
en vous voyant, en vous écoutant,
que ce vide n’est pas vide
il est plein d’amour de divin et de vie

Christian Flèche

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